Vanuatu : Sagesse sous les manguiers

 

Rock et Noëlla,                                            

La sagesse sous les manguiers

Quand le temps s’améliore pour le pétrel tempête, il se détériore pour le marin. Nous entrons au pays des hautes vagues.  Bleues coryphènes aux jaunes nageoires, jours calmes et profonds où êtes vous ? Le vent monte le long d’une échelle qu’il appuie à de vilains nuages noirs et gris, vire Sud, puis Sud-ouest, et pourquoi pas Ouest ? Ah oui ! On se disait aussi …Et Poum dans le nez ! Pas moyen d’espérer se planquer aux îles Fidji à cent milles dans le Suroit. Déferlantes explosives, la coque ébranlée par des boulets verts, cirés verrouillés sous le harnais, pluie froide en prime, en fuite toute une nuit vers le Nord, histoire de briser la belle trajectoire étirée depuis les îles Samoa. Le vent, si invisible qu’il soit, nous trace des géométries bien réelles. Eau de mer sous un plancher à l’avant, l’évent d’un ancien réservoir boit un peu la tasse, rien de sérieux, la surveillance, la bricole, ça occupe ; dans ces mondes là faut pas trop cogiter, on s’inquiéterait. Marre des houles croisées, des creux brisés, le voilier prend des gnons dans la poire, mais une corde vient de péter, arrêt du combat, Oumâ plonge hors du ring, le gros énervé d’en face peut mouliner, on esquive ! 

8227001812 jours après nos dernières îles Samoa le volcan d’Ambrym rougeoie la nuit sur bâbord – Ambrym île des magiciens, ou des sorciers pour ceux qui la craignent – nous pénétrons la mer intérieure des îles du Vanuatu, ça glisse calme, ça shuinte sur cette étendue protégée de sa couronne de volcans. Port Vila remise aux calendes, nous mouillons au bord de l’île Mallicolo, à Litzlitz (Port Stanley) que je retrouve plus âgé de neuf ans, le quai déglingué n’a pas changé d’allure, pas plus que le bateau de pêche qui ne semble pas vouloir le lâcher, une montagne de copra en sacs, humide et odorante, signe définitivement la vocation de fret de l’escale. Auto stop, un 4×4 nous embarque pour Lakatoro, nous savons exactement quoi mettre dans notre panier de fibres : Bananes, tarots, tomates, salades, lap lap vendus à un prix plus proche du cadeau que du gagne pain. La halle de mon souvenir est dénaturée. Le Vanuatu, à l’instar d’autres territoires du Pacifique, possède une culture constamment mise au challenge par des personnes et des faits non-natifs, preuve criante en est l’écarlate publicité envahissante d’un récent opérateur téléphonique. On doit s’inquiéter de ce que les Ni Van aient été devancés par les technologies et les cultures populaires.

Repartis de l’île de Santo, après l’administratif de circonstance, on a bien tiré une vingtaine de bords depuis le chenal Segond jusqu’à celui de Lamap. Le détroit de Bougainville sous solent (voile d’avant taillée pour la brise) bordé au soleil, jungles à tribord, mer bleue ébouriffée de petite écume, le catamaran Big Sista hérissé de passagers et de matériaux croisé dans un louvoiement décontracté quasi erratique, pour enfin pénétrer à Port Sandwich. Waaa le nom ! James Cook le plantait là, en souvenir du nom de son ministre des finances; nous avons réhabilité le territoire : Baie des Oiseaux, tendance William Blake. Si les jours ils y chantent bien, la nuit est reine du grand calme, parfois des sons viennent, sortis des forêts, proche ou distante une présence passe.

DSCF5610 La plage, près de laquelle un citronnier en liberté répand ses effluves, est l’endroit où débarquent les annexes, l’une de ces portes franchies à la providence du destin. Poussant le portail de bambou, tout près, on entre chez Rock et Noëlla. Un homme, ici en escale, un jour a dit qu’il reviendra pour tenter de découvrir comment des gens peuvent être si gais et si gentils. Une rencontre comme lorsqu’on regarde au ciel bleu, les empreintes figées disparaissent instantanément, et l’on redevient simple et propre. Simple ne signifiant nullement pauvre d’esprit, au contraire ces immortels sont au-delà de cette condition, doués d’une capacité à écouter, à observer l’infime signe qui traduit l’homme, son espace éthéré ou celui dessiné, un feeling naturel puisé en eux, à l’intuition et à un environnement non altéré. On peut pousser jusqu’à métaphoriser que les simples sont les plantes médicinales. Pour mieux percevoir, c’est un cœur d’enfant l’expérience adulte en plus. Noëlla rayonne sur ceux qui l’approchent, elle est femme du don, ses vagues heureuses tranquillisent. Noëlla est wallisienne. La mère de Noëlla, promise à une descendance royale, un jour romanesque s’enfuit des îles Wallis, emportée par son chevalier. Rock est Ni Van. De Noëlla à Rock il y a leur petite épicerie ‘Rainbow Store’ et il y a les livres, les centaines de livres qui s’épaulent sur la bibliothèque, transformant les murs en un rempart à l’ignorance, un reflexe culturel à la manière d’Albert Camus qui disait en d’autres lieux que ‘le plus désespérant des vices étant l’ignorance qui croit tout savoir’. Peut-être ailleurs les murs ont – ils des oreilles, en tout cas ici ils ont de la voix et de l’imagination.

Rock, si on lui autorisait la parole dans un amphithéâtre universitaire dédié aux sciences humaines ou philosophiques, bonjour la secousse ! Accordez lui cela pour que les jeunes vies s’éprennent de couleurs et d’humanisme, de savoir et de sagesse ! Et les vieux dogmes, secrètement auront matière à douter de leurs principes. Dominique, du voilier Tiloune, dit de Rock qu’il est le Gardien des Livres. Ce Rock récupère les mots perdus réfugiés dans des volumes abandonnés par des voiliers de passage, il adopte ceux tristes ou gais, rugueux ou magnifiques, fait siens les personnages de romans, les auteurs, chacun à une place bien vivante que sa mémoire sait restituer, et le temps, comme par un ouragan est rayé de la carte.                                                                                             P1050798               Sous le manguier les deux magiciens accueillent de nombreux voyageurs pour des naissances nouvelles à la narration de faits communs ou au distillé de quelques secrets, une substance que l’on ne voudra jamais oublier.  

Le corps, lui se régale de pains cuits dès cinq heures du matin, de napongs, de riz, des fruits de l’arbre à pain pétris, généreusement arrosés de lait de coco, de tartes à la banane, de vin de riz élaboré par Véronique.

On se baigne aux forêts, on s’aère aux crêtes alizées, on s’accoutume d’orages saisonniers, on peut y attraper un cyclone, à condition d’avoir préalablement choisi à cet effet une cache dans la mangrove proche. Et celui ci ne sera pas le premier que nous ramasserons sur les mers. 75 nœuds de vent sur les crêtes, 35 nœuds au haut du mât, 15 au niveau du pont, 3 mètres d’eau au-dessus d’une vase amoureuse éprise de l’ancre de Oumâ qui aura vécu sur cette baie l’une de ses années les plus mémorables près de Rock et Noëlla, où les contes et les rires, les arbres, le respect et la qualité d’un savoir sans âge, sont protégés et échangés.

 Un dimanche à Port sandwich

Le dimanche chez Noëlla et Rock est le jour dévolu à la fraternité dans sa version païenne, c’est là son sens le plus juste, jour symbolique dédié au partage  – païen signifiant précisément avoir une relation équilibrée avec la Nature (et donc avec ’sa’ Nature)- Les équipages sont invités autour d’un gueuleton bien sympathique, de ceux qui refont le monde car comme à l’auberge espagnole chacun y apporte ce qu’il est, mais aussi ce qu’il mange. Dimanches mémorables instaurés depuis le jour où ces deux là ont eu la lucidité et le courage de s’évader du dogme chrétien. Eh oui ! Le Curé de Lamap – appelé le crabe parce qu’il exige le service d’une nourriture qu’il va dévorer au fond de son antre, a perdu 2 ouailles, ainsi Noëlla et Rock ont embarqué, à l’image de leurs marins de passage, à bord de leur maison devenue un îlot de nourritures célestes et terrestres. Ce qui, bien évidemment, ne se passa pas sans heurts ni sans l’incompréhension de presque tout le village.

P1050514Nous y voici, réunion dominicale sous le manguier, devant la cuisine de bambou, à midi. Déjà à la fraicheur du jour éclos, d’un geste expert Rock s’activait à enflammer la bourre de coco, à allumer le feu, signe que 4 Kilos de petits pains ronds pétris par Noëlla attendent près de l’énorme citrouille à farcir pour la célébration. La réunion étant nombreuse, Rock se lance dans une narration populaire destinée à plaire à tous : La parabole du vieux Ni Van qui marche au bord de la piste, son filet à l’épaule chargé de tarots. Le chauffeur du 4×4 qui allait par là et s’arrêta pour l’embarquer dans la benne, le déposant plus loin, demandant un prix probablement exagéré pour le transport de l’homme et pour celui de son filet, le vieux se mit à contester le transport de ses légumes, prétextant que c’est lui qui les portait, debout accroché à la cabine, et non la voiture. Trouvant encore le tarif abusif, il proposa alors au chauffeur de faire marche arrière jusqu’à mi chemin pour n’avoir à payer que la moitié… Des histoires nous en eûmes une pléiade, de belles, de mystérieuses, d’autres inquiétantes, et jamais Rock n’alla au-delà de ce que permet la coutume des ile. Et l’homme qui voulait savoir comment on peut-être si gai, si gentil, reviendra aussi pour apprendre comment Noëlla et Rock savent si bien le rendre heureux.P1050789