ladhak, la route du Rupshu

La piste du Rupshu, route des caravanes

par François
Il fait encore nuit lorsque nous quittons la pension Ashoka, à Leh. Tirant nos charrettes, nous remontons la rue principale pour trouver le bus qui va à Manali. Leh, 3500 mètres, c’est haut pour une station touristique. Pourtant il en est ainsi de la capitale du Ladakh durant la courte saison estivale. Randonneurs, trekkers, curieux, bouddhistes atterrissent au nouvel aéroport, si vite catapultés qu’à cette altitude le mal des montagnes, d’un vilain étau dans le crâne, gâche les premiers jours.

Comment vous dire, sans passer pour un frimeur, que nous avons su éviter cela. Ca n’est pas que l’on soit moins sots, du tout, c’est juste l’expérience. Parfois en mer, lorsque je m’amuse à me souvenir être de souche montagnarde, je m’étonne de cette vie parallèle, si méridienne aussi. Nous monterons à Leh en jeep, partis de Srinagar au Kashmir. Le Jammu-Kashmir qui n’est pas un état, mais une région fondée de plusieurs royaumes jusqu’à la partition de l’Inde en 1947. Une terre culturellement élaborée, solide. La finesse des kashmiris se trouve dans un mode de vie stable, ou, désormais, mieux dévoilé au regard de la réalisation d’objets usuels finalement définis comme artisanat de qualité à vendre. Géographiquement le Jammu Kashmir rappelle la Suisse des montagnes, ses chalets de bois fleuris et ses alpages. Si la Suisse a décanté les guerres passées et contenu les trois idiomes que sont l’Allemand, l’Italien (Romanche) et le Français, le Kashmir du Grand Himalaya de l’Est, de la barrière du Karakoram au plateau occidental du Tibet, est sous pression, Inde, Chine et Pakistan le revendiquent à coups de canons, langage des plus misérables, et la très puritaine Angleterre y a tracé une méprisante frontière appelée « ligne de contrôle ».

Malgré que le reste du monde se foute éperdument de cela, mis à part les maniganceurs et leurs opposants, le fait reste une réalité qui évolue.

Les échoppes de Srinagar vendent toujours leur eau de rose dans de belles, de grandes bonbonnes de verre, eau de rose pour cuisiner, asperger l’invité, ou laver les morts. Les galettes de pain, cuites au four de terre – le tandoor – et au bois, naturellement, ont un parfum et une douceur inoubliables, le yogourt ancestral toujours brassé à la louche en cèdre dans de profonds chaudrons de cuivre, là perdure la tradition familiale

P1020621L’habitat de “vieille ville musulmane” saurait inspirer nos écoles d’architecture pour bâtir le bien-être de certaines cités, de par la finesse du travail des matériaux employés que sont le bois et la pierre; les enfants y crient quelques mots exotiques à l’étranger de passage, et les femmes envoient de la main un sourire. C’est mieux que du côté de la ville moderne où rage la guerre des klaxons, beaucoup plus intéressant aussi car l’on y découvre, pour avoir écouté son parcours à des récits – attention sujet délicat – pour avoir lu les rencontres philosophiques et théologiques des millénaires, l’on y découvre, dans la mosquée de Rozabal, le tombeau du Christ enterré là à l’âge de 112 ans, à Srinagar où il vécu auprès de la mère de leurs enfants, disent-ils. Ha ! Quid de l’éducation ?

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Voilà  les clefs des coffres du Vatican mises en forme de croix… Je retiens surtout des lectures à propos de ce remarquable guérisseur, de ses voyages, ses rencontres et méditations d’Orient en Occident, puis son retour, qu’il semble être un personnage à l’aura universelle. Quand même, lorsque je croise les images du grand blond aux yeux bleus qu’étale le catéchumène, je note la récup du phénomène en pensant au sang oriental qui coulait alors dans ses veines.

Pour s’élever vers Leh, 14 heures de pistes défoncées, un militaire indien posté chaque 10 mètres de cette voie au long des trois ou quatre premières heures. Punaise, le militaire indien ça fait peur avec la grosse moustache sous deux grands yeux-trous-noirs dans lesquels on tombe si on insiste trop… La route est un tronçon du réseau qu’empruntent les camionneurs au long cours joignant la Turquie, la Syrie et l’ex Urss. Elle franchit le Karakoram, le Grand Himalaya, puis poursuit vers la Chine. Les camions de bois et de métal, sacralisés aux effigies des dieux, guirlandés de pompons et clignotants d’ampoules de couleurs, rugissent, accrochés aux ravins de boues ou aux éboulements, passages funambules inouïs, chauffeurs allumés au haschisch pour tenir la distance. Et nous, verrouillés à la poignée de porte de la jeep, prêts à sauter à les croiser, les roues si près du vide, peut-être même un peu au-dessus, quelquefois.

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Plus haut l’irréalité de ce monde mène à une autre réalité de la lumière où les ombres se mélangent aux flancs immenses, où le sens du mot montagne vient d’une autre dimension. Une dimension dilatée qui décroche les lourdeurs, vous allège, que vous le vouliez ou non.

A chacun de savoir si le chemin est déjà fréquentable ou s’il faudra du temps pour le pratiquer.

Ashoka était l’empereur d’Inde, qui, au 3ème siècle avant qui vous savez, adopta les principes du bouddhisme, interdisant les sacrifices, favorisant le végétarisme dans tout le Sud-Est asiatique. Il promu les édits sociaux ainsi que les soins médicaux pour les humains et pour les animaux. A Leh, la pension qui honore son nom rayonne nos regards sur les majestueux sommets. Majestueux, cérémonieux ils le sont aujourd’hui, extraordinaire est notre hôte dans sa chuba ceinte à la taille d’une lanière vive, il va dans le flot du bonheur, le courant menant au carrefour d’entrée de la ville, sa femme, plus jolie que coquette, y va aussi, et nous, chanceux, pareillement. Sa Sainteté le Dalaï Lama arrive à Leh, l’encens fume au-dessus de la foule vêtue de flamboyances, c’est un mouvement, un acte d’Esprit. La sensibilité émanée est émouvante. Plus tard, portés par le flux nous nous trouvons assis parmi les grands-mères offrant la tsampa et faisant tourner leurs moulins à prières, à écouter les enseignements du Grand Lama du Ladakh au monastère de Chokkang Vihara, fleuri de pétales de nonnes, de moinillons et de moines versant à l’auditoire du thé au beurre rance.


Durant ce premier séjour nous mangeons dans notre chambre, parfois au restaurant tibétain exclusivement végétarien – la soupe aux trois légumes y est délicieuse – Que veaux, vaches, cochons me pardonnent d’avoir avalé quelques rations de cochon sauvage aux îles Marquises, j’en avais besoin et je ne regrette pas, mais il faudra que je m’amende de cela.

P1020699 Au dessus des tables une affiche illustre quantité de vaches et moutons : «Tout le monde parle de changer le monde, personne ne parle de se changer soi-même. Soyez végétariens, Aidez -les». Et, naturellement, aidez vous.

Sous les étoiles la chatte de l’hôtel grimpe le long du poteau électrique de bois, saute à un rebord saillant du mur, puis par la fenêtre ouverte de la chambre sur le lit pour ronronner ses nuits dans nos duvets de plumes. Le chat et l’oiseau en plein rêve, réconciliés.

Devant le bus pour Manali le chauffeur nous jauge assez rapidement pour nous embarquer à un prix demi tarif qu’il fourre dans sa poche. Le voisin de Véronique vomit sa gastro et ses boyaux dans un sachet, en répétant ‘I am so sorry, I am sorry’, nous aussi sommes désolés pour lui pour ce que l’on sait de la terrible épreuve qui synchronise chiasse et dégueulis (gare aux tassements de vertèbres!). C’est pour cela qu’en pays exposé nous préférons la salle de bains privée aux communautaires encombrés trépignant, bruyants et risqués quant à un timing ingérable, là où vous réaliserez que le temps ne se contrôle point. Notre voisin se hâte derrière un mur, dès le premier arrêt, entrainé au loin et au pas de course par un chauffeur de bus compatissant.

5328m, 17480 pieds, Le TANGLANG LA, deuxième col carrossable le plus haut du monde sur la pancarte (LA veut dire col). Véronique me fait remarquer à l’instant que des cols routiers à plus de 5300m elle en a franchis moult lors de son voyage au Yunnan et Sichuan en Chine. Elle n’en a rien dit là-haut, par délicatesse. Le col fut gagné à grands coups de corne. En Inde, si le klaxon n’existait pas, le siècle moderne serait peut-être triste et démotivé, en tous cas différent. L’une des dernières modes, la moto. Louée ou achetée, à Delhi ou ailleurs, la “Royal Enflied” retrouve ses heures de gloire. Plusieurs centaines, depuis Srinagar, passent enveloppées de poussières d’où émergent de noirs cavaliers nébuleux. Le trompettiste du car ‘Deluxe !’, après avoir fait glisser nos charrettes et sacs de son toit, rappelle ses passager venus serrer nos mains, admiratifs mais inquiets de nous savoir largués dans le haut désert minéral du Rupshu, à 4800m. Détail remarquable, un parachute de l’armée érigé en tente ‘Hotel restoran’, propose une dernière chance : thé et œufs frits.

Puis le silence de la montagne, les roches, la poussière, profonde comme la neige lourde, les Stupas, des milliers de Mantras OM MANI gravés au long de chemins pèlerins, inscrits sur des pierres plates empilées, à vous donner le vertige du temps, un temps inexistant à oublier.

P1020549Chaleur écrasante, sècheresse rude. Premiers réglages de nos chargements. Je vous présente une assistante spécialisée dans le soulagement du genou et des épaules, la charrette orthopédique tout-terrain, construite en 5 jours dans une chambre d‘hôtel de Bangkok, télé à fond masquant les bruits d‘atelier, achat de pièces à Chinatown. Tandis que le touriste se désinhibe ou s’exhibe en prenant les filles à la Thaï, nous coupons, limons, assemblons. Véronique dessine le futur du produit avant que nous le travaillions sur le carrelage de l’une des chambres de l’Orchidée Sauvage. Les émissions télé thaïlandaises ? On sait pas.

 

Nos petites carrioles légères, en aluminium supporté de roues de vélos enfants, se comportent fort bien. Chemins de pierres, vallons, dévers, elles suivent, sautillant aux marches en souplesse, excepté en poussière profonde où elles rechignent pas mal, alors il faut plier l’échine et ralentir le pas.
Le guide et les cartes topo sont suffisamment fantaisistes pour nous faire jouer du coup d‘œil, de la boussole et de l’altimètre. Nous allons sur la piste nomade des caravanes de yacks et de chevaux, la route du sel, du Pashmina et du beurre, elle franchit, entre 5000 et 6000m, le Ladakh, le Zanskar, le Spiti – le Petit Tibet – jusqu’aux plateaux de l‘Himashal Pradhesh. Le transport routier motorisé a physiquement effacé la poésie caravanière des hauts plateaux du Tibet occidental, seule l’atmosphère de haute montagne, et l’imaginaire nomade inscrit dans l’espace si présent, nous relient à elle. Premier campement à près de 5000m d‘altitude au-dessus de lac salé du Tso-Kar. La Tentipi – 3 mètres de diamètre, position debout appréciée – ancrée sur l’herbe courte, nous explorons le fonctionnement du réchaud artisanal à pétrole en laiton acheté au marché de Leh. Ca n‘est pas un Optimus classique à $200, c‘est une copie à $20 non issue de la société de consommation mais de celle de consumation, et ça carbure!

Sont pas du tout défavorisés coté tête et mains dans ce pays.

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Des oies et de hautes grues se posent en craillant sur les berges marécageuses du lac, nous sautons de tumulus verts spongieux en monticules de sel à parcourir l’immense plateau qui rejoint la gompa (monastère) de Tukdjé. La tente rouge, si petite au loin, disparaît derrière une journée aller-retour. Au pied du monastère une femme tire des poignées de laine de mouton d’un sac, tours de doigts, tours de bâtonnet, d’une adresse vive et assurée elle file son écheveau pour en faire des chaussettes à vendre, des ouvriers ouvrent une piste carrossable vers la gompa vivant de spirituel et d’austérité, les temps difficiles annoncés par les Tertons sont venus, les moines prient aussi pour ceux qui en seront affectés. A cette altitude, plus élevée que celle du Mont-Blanc, où jouit une température de plus de 30 degrés Celsius, des millions de signes marquent la foi inébranlable ciselée sur de larges feuilles de pierre, dévotions à l’esprit, Mantras des quatre nobles vérités du cœur de Dharma.

– La première vérité est la vérité de la souffrance: les frustrations inhérentes à l’existence conditionnée. Tout est composé, impermanent, voué à la disparition. Il y a quatre souffrances principales : la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. Les souffrances secondaires sont de ne pas obtenir ce que l’on désire, de ne pas désirer ce que l’on obtient, être séparé des choses ou des êtres qui nous sont chers, ou être associé à des personnes ou des choses que nous n’aimons pas.

– La seconde vérité est la vérité de la cause de la souffrance : l’avidité, l’avidité de passion, l’avidité d’existence, l’avidité de non-existence. L’avidité égoïste dirige vers la renaissance, produit le samsara et cause le malheur pour nous-mêmes et les autres.

– La troisième vérité est la vérité de la fin de la souffrance : la cessation de l’avidité, le non attachement, la libération, le nirvana. L’élimination de l’avidité nous permet d’aller au-delà : d’aller dans la sérénité, demeurer dans la nature absolue de la quiétude, de l’inexprimable félicité de paix. Ceci n’est pas un état négatif, n’est pas la cessation de la conscience connaissante. C’est plutôt le plein éveil de la conscience de la réalité non obscurcie par l’activité soumise à l’illusion des pensées et des émotions.

– La quatrième vérité est la vérité du chemin aboutissant à la fin de la souffrance : l’octuple sentier de la vue juste, l’intention juste, la parole juste, l’action juste, le mode de vie juste, l’effort juste, l’attention juste et la concentration juste. Ce chemin est résumé en le développement de l’éthique, de la méditation et de la sagesse.

J’ai cité là un paragraphe du livre de Terry Clifford, La Médecine Tibétaine Bouddhique et sa psychiatrie.

Des khyangs, grands ânes sauvages bruns, ou clairs, poils ras, muscles saillants, crinière noire courte, approchent le campement en grattant le sol du sabot antérieur, ils hésitent à venir boire à la petite source glacée qui chante près de la tente, puis soudain se décident. Ces hémiones qui courent d’une grâce irréelle, n’ont jamais pu être apprivoisés, se laissant mourir à leur domestication, il est vrai que les hauteurs himalayennes œuvrent pour beaucoup à une vérité de liberté.
La piste longe le lac par l’Ouest, sous les cris des mouettes. On a reconnu leur voix, le plumage et la manière qu’elles ont à se poser sur l’eau. La mouette Terre Pure.

La neige apparait, proche, nouvelle nuit près du torrent après avoir longé  d’innombrables Stupas, ces constructions aux géométries symboliques effilées vers le ciel, largement assises au sol, conservant les reliques sacrées. Les Lungta, drapeaux de prières, sont semés au long du chemin. Au campement des chevaux paissent, des tentes sont dressées. La haute route est assez fréquentée malgré un tiers d’échecs : une tonne de plomb dans la tête, vomissements et épuisement pour ceux qui croient aux publicités abusives, mésestimant l’effort, ou sujets aux œdèmes pulmonaires. Retour illico à cheval ou en jeep.

Le lendemain nous faisons un portage à 5400 mètres, au-dessus du col Rechung Kara. En autonomie il nous faut tirer ou porter une cinquantaine de kilos, quand ça grimpe dur et haut, nous ne pouvons que diviser le poids.

Disait le vieux guide qui grimpait en enroulant de son lasso les becs rocheux : “Quand on n’est pas fort, faut être malin”.

Que le ciel, l’air et la montagne sont purs ici ! La nature exhorte à méditer, pas trop d’artifice sinon les quelques matériels trimballés. Il fait une chaleur inattendue… 5400 mètres en pantalon et T-shirt ! Le Ladakh et le Zanskar sont, durant l’été septentrional, nantis d’un climat torride unique, tandis que la mousson de Sud-ouest inonde le continent et le sous continent asiatique. La barrière du Grand Himalaya arrête les masses humides, ailleurs, le Nord de l’Inde, le Népal, le Sikkim, le Bouthan, le Bengladesh, l’Assam et toutes les terres, jusqu’au Sud, croulent sous les pluies.

Sur le plateau de Nuruchang, le torrent glacé gonfle chaque après-midi de la fonte de neiges sommitales et de névés, il est bon de s’en soucier au moment de choisir sa nuit. Nous repartons au petit matin crissant, traversant le puissant torrent qui saisit les jambes nues. Au col nous débarrassons les pierres couvrant du vent le portage de la veille, au moment où y arrive la caravane de chevaux décorés de pompons et couvertures tissées, marque d’estime qu’ont pour eux les hommes et les femmes les accompagnant. Nous est proposée l’échine d’un beau demi poney pour nos kilos. Le khampa aux longs cheveux noirs mêlés de tissus rouges et coiffés d’un chapeau, aide au démontage des charrettes, un autre caravanier sangle les sacs sur le dos du petit cheval brun robuste et vif, pareil aux petits chevaux mongols, il semble infatigable.

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Campements Nomades : Sur les hauts plateaux, réfugiés Tibétains, Zanskaris et Ladakhis se partagent la philosophie d’une rude existence empreinte de spiritualité ou de superstition. Douceur, prières, espoir d’une bonne renaissance. Une jeune fille, en compagnie de son petit frère, nous observe depuis l’autre rive du torrent rapide. J’envoie, lesté d’une pierre, l’autre bout de la corde que je tiens, manière d’inventer un téléphérique éphémère pour passer le thermos de 2.5 litres que nous voulons leur donner, s’il fait chaud, les nuits sont fraîches à givrer. Le lendemain ils apportent du fromage de yak coupé en cubes séchés au soleil. Redoutable, il doit l’être pour les dentiers !

Les tentes nomades, élégantes yourtes traditionnelles ou parachutes arrangés, fument de la combustion de bouses sèches utilisées à cuisiner, ce combustible est un trésor, un pilier de l’adaptation humaine dans les régions désertiques, quotidiennement collecté et transporté, il est précautionneusement empilé. Tant que l’automne et les neiges ne menacent, les bergers s’élèvent avec leurs chèvres et leurs moutons, redescendant pour la traite, chaque soir, aussi pour se garder des loups. Des centaines de yaks broutent en liberté, venant grogner un souffle rauque respiratoire exhalant la satisfaction du régal ; ils parcourent l’herbe jusqu’aux ficelles de notre tente dans lesquelles se prennent parfois leurs sabots, alors un son vibre dans l’air, dzoing ! Les enfants, lutins chiffoneux multicolores, protégés d’amulettes en pendentifs – la photo d’un Lama et un Mantra béni par lui et plié dans une petite boîte – sautillent en tentant d’exprimer leur quête de bonbons dans un anglais à débusquer où l’on perçoit une lointaine syllabe appartenant à du chocolat. Des femmes dorment sur des nattes posées sur les pierres plates faisant le sol des yourtes. Un vieil homme (on ne pourrait dire un âge sans risquer l’erreur tant les jours marquent, à leur manière, chaque existence), portant un bébé sur son dos, en quête de sucre, demanda d’où venait le thermos.

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Et répondit :

– No good !

C’était un réfugié tibétain. Lorsque nous lui donnâmes le pot de miel, sa bouche s’arrondit de mutisme, puis il partit au petit pas de course, exalté du bonheur que dégage une belle trouvaille.

Kamyur La, Gyama Gongma, Yalang Nyau, hauts cols et plateaux, neiges, vallons et défilés, le voyage est si vaste, le regard et le cœur dépassés par cet infini de montagnes, secrète immensité au-delà de la mesure de nos Alpes; une seule de ces phénoménales vallées pourrait les contenir.

Et même pas mal au genou…Comme un paralytique étourdi oublieux de son handicap, comme le mec de Forest gump qui se barre en courant, explosant ses prothèses, pareil à l’élu d’Avatar redécouvrant ses moyens physiques ! Ca fait du bien, ça soulage, ça change la vie. Comment puis-je, à ce point ne plus souffrir si soudainement, marcher longtemps si aisément ? L’air très sec, la pression d’altitude, influent possiblement. A bord de Oumâ je remarque qu’en certains endroits du « globe » les douleurs disparaissent totalement durant des laps de temps variables, principalement sur l’équateur où l’on « croise » (précision pour aider à la compréhension) les méridiens, comme en médecine chinoise. N’est-ce-pas ? Les mots ont le sens de leur source et leur énergie.

C’est surtout la rencontre avec la médecine tibétaine … Avant le Ladakh nous avions passé un mois au Népal, à Kathmandu, à l’issue d’un vol sur la Aircrash.Miracle.com, deux Boeings achetés d’occasion, un commandant de bord mal rasé, audacieux jusqu’à venir charmer les dames en cabine tandis que son avion se contorsionne dans le flux perturbé de mousson de Sud-ouest.

Kathmandu couleurs, puis Bodnath, ralliement de plus de 10.000 Tibétains en exil, sanctuaire bouddhiste où la foule tourne chaque jour autour du gigantesque Stupa sur le mandala que dessinent les trois terrasses de sa base. Nous dormions dans l’une des loges du monastère de Scheshen initié par Dilgo Kyentsé Rinpoché, l’un des précieux maîtres de l’éveil, là où vit le moine Matthieu Ricard. Ces gens, nommés Peuple des Nuages ou peuple du Pays des Neiges, Tibétains moines ou laïcs, vivent leur communauté pluri millénaire; les techniques de progrès et de bien être spirituel sont comprises et pratiquées par chacun à sa propre capacité. La médecine tibétaine, particulièrement dans le domaine des maladies psychosomatiques, est bonne.

Dans l’une des rues animées de Kathmandu, des signes, des reconnaissances, du “Déjà vu”, mènent Véronique à la clinique du Kunphen Tibétan Médical Center où, après avoir patienté sous une tonnelle fleurie puis fait glisser nos arrières trains en file indienne le long du banc de bois menant à sa porte, nous consultons auprès du docteur, l’amchi Tashi Pedron. Cette femme est compassion, la pièce dégage une attention sacrée… Le diagnostic se fait par la prise des six différents pouls qu’impulse notre vie spirituelle à notre corps. Les amchis comptent une trentaine d’années d’études, d’apprentissage et de sagesse pour savoir pratiquer leur médecine holistique issue de l’Ayurvéda. Evidemment le patient a devoir de participer à sa guérison, ici pas de faux miracle chimique.
Quelques caractères d’écriture tibétaine sur un morceau de papier pour passer au comptoir, les préparations sont gardées en bocaux de verre, par centaines, boulettes à l’aspect (qu’il faut imager pour faire entendre) de crottes de chèvres d’un goût allant du très âcre à l’amer soutenu. « Les conseils sont comme les médicaments, les plus amers sont les meilleurs » (Tagore). Ces compositions sont le subtil mélange de plantes et de minéraux, parfois plusieurs dizaines de produits naturels pour un seul remède. Remède prenant en compte ce qui conduisit la personne à déclarer la maladie, c’est à dire son “genre spirituel” perturbé par un ou plusieurs démons définis au panthéon médical tibétain. Les amchis ont ce pouvoir de déceler lequel ou lesquels de ces démons déstabilisent la personne. Et si ces démons sont des créations de notre esprit, de notre psychisme entier, ils ne sont pas moins réels pour nous en tant que tels, ainsi nous créons nos bobos et nos états. Je dois une magnifique chandelle à Terry Clifford, ainsi qu’à sa traductrice Sylvie Carteron pour le précieux livre “La Médecine Tibétaine Bouddhique et sa psychiatrie”, ainsi qu’à Véronique d’avoir su le dégoter au Pilgrim’s Book Shop de Kathmandu.

La préparation de pilules à base de simples et minéraux le plus souvent, est supervisée par des Lamas guérisseurs qui chargeront le produit de prières et de bénédictions. La médecine holistique prend en compte l’être dans son entière composition cosmique, spirituelle et physique, elle ne compartimente pas, c’est cela qu’elle entend par ne plus souffrir, écouter l’esprit pour comprendre.

Le col de Yalang Nyau grimpe à 5500 mètres. Le sentier, bordé d’orties, fit naître en moi une profonde émotion, à ce moment Milarépa était l’esprit, une facette de sa vie exceptionnelle, exemplaire, est liée à cette plante. Des merveilles semblent s’être inscrites dans l’air de l’Himalaya. Après avoir sillonné un défilé coloré de fleurs – fallait voir Véro admirer et étudier ! puis un effondrement de lames de roches, veine figée en torrent minéral, les sommets de plus de 6000 mètres montent derrière l’horizon, couronnés de blanc. Quantité de cairns propitiatoires affirment le col, d’innombrables Lungta, drapeaux imprimés du cheval, du tigre, du lion, du buffle et de l’aigle portant les trois joyaux : le Bouddha, le Dharma (les enseignements) et la Sangha (la communauté bouddhiste), entourés de prières et de Mantras. Ce souhait possède le pouvoir d’écarter les difficultés.

Bleu : voûte céleste

Blanc : air, nuages

Rouge : feu

Vert : eau

Jaune – ou orange : terre

Drapeaux de prières pour le bien être de tous.

Apparaît, irréel, l’écrin bleu du lac Tsomoriri flottant dans l’espace sans limites, il vous envole de ses couleurs qui brûlent les vicissitudes et épanouissent la pureté. Nous sommes toujours en T-shirt et pantalons retroussés, visage brûlé. La descente jusqu’à khorzork sera patiente, l’étape est longue, le dénivelé important. Les charrettes font merveilles, attisant la curiosité d‘autres himalayistes, peut être l’an prochain les charrettes seront-elles reconnues d’utilité publique. Je dis cela parce qu’au souk de Marrakech, où Dominique demanda à un artisan du marché aux cuirs une réplique de son sac à dos, en peau de chameau, ça n’a pas raté. L’année suivante, lorsque je suis revenu mener un trekking dans le Haut Atlas, à Marrakech je vis l’entière rue des artisans du cuir décorée de sacs à dos modèle dame blonde !

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Ce qui en impose à Khorzok, c‘est la gompa. Elle est, à l’échelle terrestre humaine de notre ère, très ancienne, ses cours intérieures sont peuplées de villageois en méditation, son cœur, où récitent les moines, où sonnent les instruments à vent, fait palpiter plus fort le nôtre. Des dizaines de divinités statufiées, notamment plusieurs représentations de Padmasambhava, « le Guru né du Lotus », être réalisé exceptionnel, Siddhi indien qui établit le Bouddhisme au Tibet au milieu du 8ème siècle de notre ère sur invitation du Roi Ti-Song-De-Tsen, y sont chaque jour invoquées et dédiées. Y règne la poignante sérénité d’une rude vie monastique, les moines sont sur le chemin spirituel, ou le cherchent, ou sont là par coutume. L’un d’entre eux saute de son tapis sur le touriste pour vendre un ticket à 1 dollar, l’offrande à l’être cherchant l’éveil est une participation à son propre bien-être. Les fresques, magnifiques, détériorées ou restaurées de pigments profonds, expriment la symbolique de divinités innombrables, redoutables protectrices courroucées ou paisibles. Le Bouddha de Médecine, couleur lapis lazuli, y est respectueusement représenté. La ferveur émane des litanies des moines et les moulins à prières de femmes assises dans un coin de la pièce à demi éclairée, tournent à l’infini.

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Un sentier monte sur la colline aride, illusion géologique de l’œil contre laquelle s’appuie la gompa. De hauts Stupas blanchis, des milliers de pierres Mani gravées d’un Mantra, le langage propose l’ouverture à l’âme profonde, rester là longtemps semble possible,  important.

Nous cherchons des chevaux pour aller au Spiti – deux chevaux pour nos sacs, pas plus, car les charrettes ne passeront pas les raides sentiers étroits et caillouteux du haut passage. Nous faisons le siège sur un coin d‘herbe où une femme crasseuse, un peu folle, vient chaque jour réclamer des dollars sinon arracher nos sardines de tente pour un peu plus de place à louer aux agences de randonnées. Plusieurs journées immergées dans la vie villageoise, habituels thés brulants nantis de riz, œufs frits et biscuits pour nourriture, villageois pour qui la saison en altitude sera courte; en hiver seul la gompa est habitée, grand froid et neige couvrant le pays. L’été encore présent, les femmes enveloppées de capes bariolées baladent leurs bébés sur le dos, papotant et riant, on rit beaucoup ici. Les hommes conduisent des jeeps ou s’attablent au “Restoran” pour de la bière.

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Les chevaux viennent, oui mais réquisitionnés par l’armée indienne. Une longue colonne nous passe sous le nez, chargée de munitions et d’armes. Pour le moins abusif. Ils privent les agriculteurs d’une aide au travail des champs comme d’une éventuelle rentrée pécuniaire à les louer au marcheur qui passe.

Les sommets disparaissent, pris par de gris nuages, au Sud il pleut sur le Spiti sur lequel on perçoit de furieux orages. Quatre petits ânes trapus passent le pont au-dessus d’une eau gonflée de boue, derrière eux courent trois âniers, trois grosses bonbonnes de gaz, gamelles, marmites, lourdes tentes, tout le St Frusquin est déchargé sur la place, un groupe réduit d’américains a traversé depuis le Spiti, déjà des jeeps les emmènent à Leh. Nous ne nous entendrons pas avec les âniers qui repartiront à vide, trois dadets ivres de dollars et de bière à peine arrivés à Khorzok, la somme qu’ils demandent est trop exagérée. Il pleut toujours sur l’Himashal Pradesh, et plus nous irons, plus nous pénètrerons la mousson. Durant la nuit les torrents débordent, la route carrossable se couvre de boue épaisse. Après quelques journées de quête, le tenancier de la gargote déniche un véhicule pour 2000 roupies indiennes.

Je tiens à préciser, pour ceux que tente l’aventure, qu’il est difficile en tant que pérégrin autonome d’accéder désormais aux transports, squattés qu’ils sont par les agences de tourisme (full booking, c.a.d que le lascar, touriste jusqu’au bout de son égo, a payé le prix fort et il n’est aucunement question pour lui de céder le moindre siège libre à bord du véhicule). Ce tourisme paradoxal, inondant le monde à coups de billets de banque, ruine moralement les pays qu’il pollue. Exemple : Six chevaux loués pour deux personnes, transport d’une tente-wc rose pour les filles et d’une tente-wc bleue pour mâles virils (vu là-bas), autant de gamelles qu’à la cuisine d’un restaurant, tentes salle à manger, intendances, tentes dortoir, matelas volumineux, tables et chaises de fer etc.… Le style grand safari mégalo. Z’on si peur de manquer aux habitudes…

Notre véhicule arrive en avance, les passagers précédents ayant annulé, intimidés. A Khorzok on parle beaucoup du flood, de torrents, de boues.

On ne sait pour quelle raison mais le chauffeur nous transportera malgré tout. Il peut s’agir de cela : Pour les bouddhistes, il est un acte qui jamais ne doit faillir, celui de montrer et aider à chacun son chemin. Nous ne saisissons pas trop son maigre anglais, mais on voit qu’il est plutôt nerveux. Le matériel fourré dans le coffre, à peine assis il déboule la piste, la trouille semble lui nouer la tripe. Les esprits – les démons de la montagne, voilà ceux qui effrayent l’homme. Les esprits bousculent, gare à qui ne s’en soucierait point, Esprit des eaux, Esprit du sol, Esprit du lieu, Esprit courroucé, pour lui nul quelconque hasard ou amalgame géologique, mais la manifestation plus large d’un monde symbolisé, représenté par les dieux. Nous l’estimons, et je pense à juste titre, courageux. En amont des crues il opère un demi tour à une vitesse record, saute de sa jeep pour attraper nos affaires qu’il largue sur la route, là nous sommes surpris ! Sans le moindre désir de parler argent il détale vers Khorzok, écrasant l’accélérateur du bolide, une horde de démons accrochés à sa galerie. Ben dis donc, je me promets de fouiller plus tard pour savoir d’où vient ce dicton qui clame que la peur donne des ailes ! Plantés au milieu de débordements d’humeur des divinités du coin, il ne faut pas pinailler. Trouvant cette nécessité d’évoluer de manière rapide et juste, nous délestons les sacs à dos des ¾ de leur nourriture pour soigneusement la déposer derrière une grosse roche. Ca ressemble à une offrande, et c’en est une. Sur des morceaux de route bitumés apparaissant quelque peu, nous pressons le rythme des charrettes, traversant des radiers instables, grimpant des talus où la route a été emportée, ne pas marcher trop près des effondrements. Le ciel se recouvre par le Sud-ouest, pourvu qu’il ne pleuve pas à nouveau. Une moto est figée dans un mètre de boue, en plein virage, des traces de pieds nus s’en éloignent, le cliché expressif est à sourire et à plaisanter. A (seulement) 4300 mètres nous ne sommes pas essoufflés ! Profitons-en, dévalons pour atteindre le bas de la zone dangereuse, puis stoppons pour nous réhydrater.

Et là, en pleine Himalaya débordante, comme au milieu du Pacifique sans vent et sans moteur, j’ai la conviction d’un lien important avec ce genre de vie. Le fonctionnariat, le sédentarisme me fuient autant que je cours vite leur tournant le dos. Vous arrive-t-il de ressentir cela ?

Itou Véronique qui ne rechigne pas.

Deux Suisses en VTT nous dépassent, l’ambiance reste surréaliste, nous avons atteint le niveau où rien ne doit plus nous surprendre.

DESCENTE de L’INDUS

Owner is God.

Le Propriétaire, c’est Dieu. C’est marqué sur la benne. Ce gros camion-benne jaune et blanc d’ou sort-il ? Il s’arrête, grinçant des freins en face de la gargote où l’on sirote un thé brûlant à la petite terrasse du bord de piste, en attente d’une éventuelle occasion. Il fait le grand bruit de l’air comprimé libéré, Pshhssss !! Le chauffeur céleste saute de sa cabine – petit homme fluet à lunettes noires démesurées, visiblement un Kashmiri – pour aller boire le thé. Tandis que ses enfants jouent avec nos charrettes, jouets de rêve, la tenancière donne un coup de pouce, demandant au chauffeur de nous embarquer dans son Tata de 20 tonnes.

C’est parti pour la descente de l’Indus par les pistes, assis dans une cabine à tableau de bord en bois de qualité et décorée de quantité de tissus, de rideaux à pompons, privilège pour quelques centaines de Kms, gigantesque voyage sur la route de la soie reliant le Pamir, le Karakoram et la Chine. Ici l’allure longe l’Indus, l’ancien Sindhu, l’un des sept fleuves sacrés de l’Inde d’où découle son nom. Les Tibétains le nomment Senge Ghahab : Sorti de la Bouche du Lion, une source née au Kang Rinpoché, Mont Kailash, montagne sacrée où eurent lieux des exploits célèbres tels ceux du yogi et poète Milarépa. L’Indouisme l’appelle le Mont Meru, axe du monde, lieu essentiel de pèlerinages.

Marco polo disait : Qu’il est difficile de parler de soi ! Non ce n’est pas vrai, je blague, ça n’est pas écrit dans son Livre des Merveilles.

La Route de la Soie.

Or, pierres, métaux précieux, corail et textile, fourrures, céramiques, cannelle, armes de bronze s’échangeaient sur ce parcours appelé Route de la Soie par les occidentaux, lorsqu’ils découvrirent ce savoir-faire des Chinois alors qu’ils voyageaient pour la ramener, la soie n’étant qu’une partie de ce qui transitait là.

Cette route eut aussi pour conséquence les rencontres culturelles nouvelles, la migration des religions et des philosophies. L’art, lié aux nécessité de pratiques quotidiennes, y gagna aux échanges : Comment couler le fer, les techniques de fabrication du papier vinrent depuis la Chine vers l’Asie centrale.

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La piste, aujourd’hui carrossable, est entretenue par l’armée indienne qui ne lésine pas sur les moyens depuis les plus monstrueuses machines à croquer la roche jusqu’aux esclaves bagnards. Un chantier permanent dans un monde géologiquement démesuré.

Le Kashmiri ne cause pas trop, concentré, occupé par son volant, son levier de vitesses et ses freins, le camion passe dans de gros trous, on a l’impression qu’il se déglingue, qu’un morceau de ferraille va sauter dans le rétroviseur.

Imaginez de raides flancs montagnards de plus deux mille mètres parmi lesquels, à mi-hauteur, se contorsionne un ruban raviné poussiéreux, menacé de milliers de tonnes de rocs en suspension provisoire, alors vous comprendrez avec nous pourquoi ces camions ‘appartiennent à un Dieu’, pourquoi leurs conducteurs ne les mènent qu’à cette condition protectrice. Lorsque pareillement se croisent les convois à des passages où un seul véhicule réclame toute l’attention, au millimètre, la mesure qui fait que ça passe ou ça carcasse. Chauffeurs d’émotions, artistes de haut vol.

Tout le monde ne vit pas de la même manière sur notre Terre. Il est des êtres suspendus à des fils, d’autres tenus en laisse, d’autres ont rompu les attaches. Ici l’on vit sur terre et dans le ciel. Ici se ressent l’immense infini possible, quelque chose d’Himalayen au-delà des mots, une vie intense et une possible dissolution. Et ce monde contradictoire est visible. Combien d’enfants, de femmes, d’hommes, avons nous vus brisant les blocs à coups de masses à en obtenir du gravier, esclavage minéral, membres brisés à briser des pierres…

Vivre pour briser des cailloux…

Briser des cailloux pour vivre…

Deux dollars par jour…

Pour supporter nos allures quotidiennes comme l’éboueur fait que nous ne vivons pas dans la merde. En Inde on les appelle “Les Intouchables”. Gandhi leur redonna leur humanité, mais Gandhi n’est plus là.

J’ai dans le coeur la vision de leurs silhouettes détachées des flancs inégaux, face à la vallée de l’Indus, je sens le vent qui emporte leurs poussières et leurs ombres.

Après une centaine de kms la benne est pleine de voyageurs, pèlerins en attente au bord de la piste. Moines, paysans, femmes et enfants tressautent à chaque bosse. Le camion stop marche super bien ici, c’est mieux qu’un devoir, c’est un plaisir que de transporter gratis le nécessiteux. En substance on donne ce que l’on peut au chauffeur.

La vallée grandit, le fleuve élargit, des ponts de bois, des îlots, les cultures deviennent possibles. Les petites gargotes qui vendaient du thé et des biscuits évoluent en restaurants où est servi le thali, set complet de riz, curry, chou-fleur, dal et yogourt. 50 rupies le repas, soit 1 dollar ((référence désagréable). S’y rassasient l’errant, l’âme en pèlerinage, le touriste, le camionneur et ses passagers, le bourgeois en Mercedes.

Le chauffeur pousse le trajet plus loin que prévu pour déposer près de la vaste gompa de Tiksé les pèlerins et les moines, les laïcs et les religieux qu’il s’est confiés. Sa Sainteté le Dalaï Lama va y donner des enseignements sur une aire verte d’herbe tendre animée de drapeaux sacrés, nous sommes à 20 kms de Leh.

En attendant l’avion de Delhi nous gravissons une dernière colline et pénétrons, en compagnie d’une femme portant deux volumineux bidons d’eau sanglés sur son dos, dans le dédale du vieux palais royal en état de consolidation de ses pierres et de rénovation de ses boiseries cosmogoniques à revivifier de couleurs.

Et si on s’y perdait, si l’on s’y retrouvait ? Ce bienfait effacerait notre tristesse à quitter l’Himalaya. Leave but don’t leave me.

Septembre 2012, François Umâ Garcia