Nepal

              

 

Il y a dans l’air et dans la montagne un langage que nous connaissons. 40 jours au soleil des sentiers et des pierriers, dans la neige ou sur la glace des Annapurna, sacs aux dos conséquents d’une autonomie totale, depuis les basses vallées terrassées en rizières jusqu’aux glaciers émerveillés  de Milarepa, puis le col de Thorung La, 5400m, passe des caravanes millénaires allant d’Inde au Tibet, et nous entrons dans le précieux Mustang où lorsque l’ombre des nuages rencontre le vent et que les yaks commencent à danser, la sagesse se pose sur la terre.  40 jours de marche, bleu profond, blanc pur en draperies froides et corniches, éphédra verte, gompas esprit du cœur de Lamas érudits, mystiques et magiciens, gompas ou rayonnent les Tulkus réapparus dans leurs corps nouveaux par générosité envers nos âmes à ouvrir, l’Himalaya, demeure des neiges, exhale son inspiration, celle que prodigue le mouvement de la vie, l’Esprit du cœur.  18000m dénivelés, 350km, des kilos en moins et deux paires de chaussures détruites plus loin nous mouillons l’ancre à la baie vitrée de la chambre d’un hôtel de Pokhara, bout du lien de prochaines retrouvailles avec Ouma.

Compagnons de voyage

Le fait que bien des hommes qui suivent leur propre chemin vont finalement à l’échec ne prouve rien…Chacun de ceux-là est contraint d’obéir à sa loi personnelle, comme si un être surnaturel lui murmurait à l’oreille la description de chemins nouveaux et merveilleux…Ils ne sont pas rares ceux qu’éveille l’appel de la voix ; les voilà sur l’heure à part des autres, conscients de devoir trouver la solution d’un problème qu’ils sont seuls à connaître. Impossible, dans la plupart des cas, d’expliquer à autrui ce qui leur est arrivé, car un mur d’infrangibles préjugés les isole. « Tu n’es pas différent des autres », s’entendent-ils dire, ou bien, « Tout cela n’existe pas ! »  ou alors : «  c’est morbide ! »… Lui se sent à la fois autre et isolé, car il a résolu d‘obéir à la loi qui de l’intérieur s’impose à lui. « Sa loi personnelle !», s’écrie son entourage. Mais il sait bien qu’il s’agit de la loi… La seule vie valable est celle qui tend pour chaque homme à la réalisation, totale, et inconditionnelle, de sa loi individuelle… S’il ne s’y conforme pas… il aura dépouillé sa vie de toute signification.

                                                             Peter Matthiessen, le léopard des neiges

 

 

L’humanité moderne n’est même pas capable de se représenter combien la magie du mot et de la parole a été vécue dans les civilisations antiques et quelle puissante influence elle a exercée sur la vie dans son ensemble. Dans l’ère de la Radio et journaux (et de la télévision) où les mots, parlés ou écrits, se projettent par millions et sans choix dans le monde entier, la valeur du vocable est si bas descendue qu’il est difficile de donner à l’homme d’aujourd’hui une idée – même lointaine – de l’attitude respectueuse que l’homme des civilisations de temps plus spiritualisés observait à l’égard du mot. Les derniers vestiges de telles civilisations résonnent encore dans les pays d’Orient.

                                                    Lama Anagarika Govinda   La voie de l’universalité

 

 

Au fond le seul courage qui soit exigé de nous est celui qui nous permet d’affronter ce que nous pouvons rencontrer de plus étrange, de plus singulier, de plus inexplicable. En ce sens l’humanité a été timorée, et il en est résulté un dommage irréparable à l’égard de la vie ; les expériences appelées « visions », ce que l’on appelle « le monde des esprits », la mort, toutes ces choses dont nous sommes si proches ont été jour après jour repoussées loin de nous, si bien que les sens qui nous auraient permis de les percevoir se sont atrophiés.

                                                                                                         Rainer Maria Rilke

 

(Contant les sherpas l’accompagnant au Dolpo)

On dirait qu’ils le craignent, non à cause de sa violence, bien que, disent-ils, il soit agessif quand il a bu, mais à cause de son pouvoir. En tout cas, qu’il soit pèlerin ou moine diabolique, saint ou sorcier, il semble doué de ce que les Tibétains appellent « la folle sagesse » : il est libre.

Lui aussi se borne à tolérer Tukten, car Bimbahadur s’est retiré de la vie ; il est obligé de côtoyer les gens pour gagner sa subsistance, mais il ne se mêle pas à eux – dans le monde, mais pas du monde, comme disent les Soufis. Côte à côte, le dos courbé sous la pluie fine, les deux exclus mangent leur tsampa, la nourriture de base de l’Himalaya : c’est une farine de maïs ou d’orge grillé et moulu, cuite avec de l’eau ou dans du thé. Avec leurs visages ravinés incrustés de pâte blanche, ils ont l’air de spectres penchés sur les pierres noircies du foyer et la marmite noircie : Peut-être vont-ils se lever et exécuter la lente danse des sennin, les sages perdus dans les montagnes de l’ancienne Asie, Chine ou Japon, qui ne prêchaient aucune doctrine, mais dont la pureté même de leur illumination faisait des rédempteurs.

Les sennin sont un sujet familier des grands peintres Zen, et leur danse de vie se déroule parfois devant un paysage inspiré de leurs œuvres comme pour exprimer que des êtres si libres découvrent un chef-d’œuvre dans tout ce qui est naturel. Kanzan examine un rouleau, tandis que Jittoku s’appuie nonchalament sur un balai ; lorsque la peinture s’anime, les sennin exécutent les premiers pas d’une danse étrange.   Bientôt Kanzan s’arrête, s’écarte, s’absorbe dans la contemplation de l’infini. Jittoku, très ému, lève les mains dans une attitude de prière, tourne autour de kanzan selon un cérémonial simple, s’agenouille à ses côtés et lève les yeux vers lui dans une attente respectueuse. Kanzan, s’apercevant de sa présence, incline la tête et s’agenouille dignement près de Jittoku. Ensemble ils déploient le rouleau devant eux ; les spectateurs ne peuvent pas voir le texte, mais regardent les deux sennin le lire en silence. Les voilà tous deux frappés par la perfection d’une phrase : ils s’arrêtent au même instant, se regardent, puis se lèvent, inspirés par la puissance de la révélation, et continuent leur lecture en hochant vivement la tête. Ils ont bientôt fini, soupirent et retournent à leur danse ; l’espace d’un instant la surface du rouleau apparaît : elle est vierge, immaculée, vide du moindre signe ; Kanzan l’enroule de nouveau avec soin, tandis que Jittoku, sourire aux lèvres, reprend son balai.

Cette fois Jittoku apporte du vin, mais dans son égarement il tient le flacon à l’envers : le voilà vide. Sans s’émouvoir il le remplit à la rivière et les sennin sont bientôt ennivrés par cette eau pure descendue des montagnes. Kanzan doit s’appuyer sur son compagnon pour danser, et il semble un moment que les deux sages vont sombrer dans un sommeil d’ivrognes. Cependant un sublime chant d’oiseau les réveille ; ils terminent leur danse en adoptant les mêmes attitudes que les personnages du rouleau. Kanzan semble sourire, tandis que Jittoku, qui regarde le public pour la première fois, éclate d’un rire silencieux. Avant que les spéctateurs ne comprennent ce qui se passe, l’écran est prestement retiré. Il n’y a plus que le silence et le rideau vide.

                                                                    Peter Matthiessen Le léopard des neiges